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La nuit du documentaire 

mardi 27 janvier 2009, par Roland Muller

A une époque où la parole est si souvent prolixe, exubérante, envahissante ou au contraire, empêchée, obligée, détournée, usurpée ou instrumentatlisée... déplacer dans la nuit la diffusion de "La case de l’Oncle Doc" n’est-elle pas une véritable opération de disqualification de la création documentaire ?

Aujourd’hui on est dans la valorisation extrême de la communication, sous toutes ses formes et en l’occurrence les formules du genre "de près, on se comprend mieux..." expriment bien le contre sens qu’il y a chez à France 3 à vouloir produire des films documentaires en région et à les programmer tard dans la nuit.
Cela ne montre-t-il pas qu’il existe une défiance vis à vis de ce qui touche à la notion de proximité, donc de ce qui travaille dans l’épaisseur de la réalité de l’espace et du temps ?
Une défiance vis à vis de ce qui pour moi est l’essence même du travail documentaire, un travail intime de tissage avec et autour de paroles et d’actions singulières, en prenant la responsabilité de les porter sous forme de continuité filmée, dans l’espace publique.
Car au fond, n’a-t-on pas l’impression que ce qui compte à la télé, ce n’est pas ce qu’on dit, c’est que ça parle, comme un bruit de fond.
Que se serait pas mal au fond si la parole documentaire ne disait rien.

C’est pour ça que pour moi, mettre la case documentaire dans la nuit, c’est comme si on nous disait "Parle, mais tais-toi quand tu parles" Deux injonctions paradoxales :
parle et tais-toi ! C’est à dire au mieux, dis ce que j’ai envie que tu dises, sinon tu le diras plus tard. Autrement dit, une belle façon de disqualifier !

Diffuser un documentaire à 3h du matin c’est comme prendre la parole et ne pas être entendu - "Parle toujours, tu m’intéresses" - du coup c’est comme si c’était pas ne pas la prendre. Cela discrédite les auteurs, les réalisateurs comme sujets susceptibles de la prendre.

Il y a quelques semaines on aurait pu croire que la disparition de la publicité en prime time allait permettre de restaurer une dimension culturelle et politique dans cet espace publique. Et donc, entre autre, de produire et de diffuser plus de films documentaires et de les programmer plus tôt. En assument l’idée qu’en filmant on ne fait pas que dire pour faire vendre, mais on contribue à fabriquer quelque chose qui est entre nous, on fabrique du lien social.

Dommage, j’ai l’impression que le monde de la télé est un monde de silhouettes. Est-ce bien là, ce qu’on nous demande ? C’est d’être de bonnes silhouettes dans la nuit, qui passent dans le fond du décors sans jamais s’arrêter pour dire.
Rien de nouveau sous le soleil, les rôles, ça n’a jamais été nous qui les avions choisi, on nous les donne, un point c’est tout.
Dommage c’était une occasion de se parler entre gens qui fondent leur légitimité professionnelle sur la capacité à écouter et à parler pour envisager ensemble à rendre la télévision un peu moins marchande et, osons l’expression, un peu plus humaine.

Roland Muller

27 janvier 2009

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