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Le recours aux forêts, 2019

dimanche 23 décembre 2018, par Robin Hunzinger

“Le recours aux forêts“, long-métrage documentaire, HD, 5.1, 92 minutes, 2019. Version 52 minutes intitulée « Le choix d’Erik »
Coproduction : ANA FILMS, VOSGES TELEVISION, RTGE

Pourquoi Erik Versantvoort, un coureur des bois néerlandais a-t-il décidé de sortir du jeu pour habiter une cabane dans la forêt vosgienne pendant plus d’une année jusqu’à sa future disparition ? Tournant le dos à son existence confortable, Il aurait décidé de prendre le maquis, laissant tout derrière lui. Certains disent qu’il se savait malade, que sa maladie était incurable et qu’il était parti dans cet ermitage perdu au fond des montagnes vosgiennes afin d’y mourir. Car tout en se faisant soigner en bas, il voulait mourir là-haut, dans les bois, pour au seuil de la mort, vivre le plus intensément possible.

Festival interférences, Lyon, 2019 / Festival des films, des auteurs, Guebwiller, 2019 / Festival international du film de Montagne, Autrans, 2019, Festival International du Film d’Éducation, Evreux : Prix du film d’éducation 2019.

la page du film : https://www.facebook.com/lerecoursauxforets/

Pourquoi, à cinquante-six, Erik Versantvoort a-t-il décidé de quitter son métier pour habiter une cabane en planches au fond de la forêt vosgienne ?
Certains disent qu’il aurait voulu, dans un soudain besoin de liberté, tourner le dos à sa condition d’ouvrier pour vivre une aventure qui n’a duré qu’une année. D’autres disent qu’il se savait malade de façon incurable, et qu’il était parti dans cet ermitage perdu au milieu des montagnes vosgiennes afin d’y mourir.

J’ai rencontré Erik en avril 2017 et je l’ai filmé pendant six mois jusqu’à sa disparition le 16 septembre de la même année. Avec ce film, je voudrais pénétrer les mythologies d’un homme qui a brusquement choisi de rompre ses liens avec la société pour mener une forme de vie élémentaire, peut- être parce qu’il était condamné et qu’il était temps de vivre fort.

Que savons-nous d’Erik Versantvoort ? Pas grand-chose en fait. Pas de CV, ni d’exploits. Non, une vie plutôt discrète et solitaire. Il ne s’est pas marié, n’a pas eu d’enfants et n’a jamais passé son permis de conduire. Il est né aux Pays-Bas le 11 mai 1960 dans une famille modeste, l’aîné d’une fratrie de cinq enfants. Ses deux sœurs s’appellent Liseth et Astrid, et ses deux frères, Ewoud et Guerwin.

Dès l’enfance, Erik souffre d’une hypersensibilité auditive et tactile, fortement accentuée en présence des autres. Pendant des années, il refuse tout contact physique avec ses proches : embrasser ou se laisser embrasser sur la joue, par exemple. Il cherche aussi toujours le lieu qui le protègera des autres, quelque chose comme un espace « transitionnel et potentiel », comme le définit Donald W. Winnicott, c’est-à-dire un espace qui permet de dépasser l’antagonisme vécu entre lui et les autres. Enfant, il choisit souvent des jeux solitaires, dans les bois par exemple, et dès son jeune âge adulte, il est attiré par les voyages et les grands espaces, là où précisément il ne fera pas de rencontres. Durant ses voyages, il acquiert une grande connaissance de la nature. La flore et la faune dans les régions arctiques et subarctiques du Canada, du Groenland et de la Laponie n’ont aucun mystère pour lui. Erik mène aussi des expéditions dans des régions tropicales comme la Polynésie française et les îles de l’océan Indien (La Réunion, Comores, Maurice). Et quand il ne voyage pas, il écrit des textes pour le plus grand magazine de sport en plein air aux Pays-Bas, Op Pad.

Pour gagner sa vie, Erik prend un emploi de cariste dans la compagnie des chocolats Mars, emploi qu’il occupera longtemps aux Pays-Bas avant d’être muté en France à l’usine de Haguenau en 2007. Désormais installé en Alsace, il n’arrête pas de sillonner le territoire et, en mai 2016, il trouve enfin, sur place, l’aire d’existence qu’il a toujours recherchée ailleurs, l’abri parfait à ses yeux : une sorte d’ermitage en bois, à la fois profondément enfoui dans la forêt et perché au-dessus de la vallée de Saint-Marie-aux-Mines, au cœur du massif vosgien. Là, il se dit qu’il pourrait enfin vivre comme il aurait toujours voulu. Là, il n’y aurait aucune frontières entre le monde et lui. Là, plus qu’ailleurs, il pourrait affirmer sa personnalité singulière, amoureuse de la solitude. Et c’est alors qu’il décide de couper avec son ancienne existence pour une nouvelle vie. Un journal intime en gardera les traces.

Étrangement, en août de la même année, un médecin lui apprend qu’il a un cancer. Sans doute l’avait-il pressenti, car depuis longtemps son corps lui envoyait des signes préoccupants, si bien que le désir de se fixer dans ce miraculeux ermitage s’est transformé à ses yeux en prémonition, puis en moyen de conjurer la terrible chose à venir en vivant intensément la vie de la façon la plus primordiale qui soit, dans une redécouverte des odeurs, des couleurs, des gestes simples et des choses simples, une brouette, un billot de bois, une hache, et des éléments, le feu, la source, les nuages, la neige, les rêveries.

Lorsque j’ai entendu parlé d’Erik pour la première fois, j’ai tout de suite été fasciné de savoir qu’il existait, pas loin de chez moi, un homme qui avait choisi de vivre seul dans un abri caché en haut d’une vallée très sauvage, là-même où mes ancêtres calvinistes avaient émigré au 17 ème siècle, venant de Suisse. C’est bien par-là, que quelques familles, parmi les plus pauvres, s’étaient réfugiées dans les immenses forêts de la baronnie de Sainte-Marie-aux-Mines pour y vivre clandestinement leur foi et leurs coutumes. Je reste songeur en pensant à la vie rude de ces hommes et de ces femmes, des fortes têtes, qui vécurent cachés, tel un clan de cerfs, dans cette montagne difficile. En fait, cette montagne, j’y rêve depuis mon enfance. C’est un vrai territoire de fiction. Toutes les explorations que j’y ai entreprises ont pris la figure d’une enquête, physique et mentale, sur ceux qui sont passés avant moi, comme s’ils m’ouvraient une piste vers des vies secrètes hautement porteuses de sens. J’avais donc entendu parler d’Erik. En partant à la recherche de son ermitage, j’ai immédiatement pensé à ces premiers défricheurs, et aux communautés d’Anabaptistes de la vallée qui plus tard émigreront aux USA, lançant le mouvement Amish. Ainsi l’ermitage d’Erik semblait s’élever sur des strates d’histoires de rebelles au cœur d’un massif montagneux retranché et mystérieux. J’ai alors cherché, sans le trouver, cet ermitage sur une carte IGN. Puis je me suis mis en marche, explorant le coin à pied, tout en cartographiant intérieurement le massif, et je pensais à Elisée Reclus, ce géographe anarchiste, qui écrivait : « De chaque pointe, de chaque ravin, de chaque versant, le paysage se montre sous un nouveau relief, avec un autre profil. Pour saisir dans son ensemble l’architecture de la montagne, il faut l’étudier, la parcourir dans tous les sens, pénétrer dans la moindre gorge. » Je m’y suis pris à plusieurs fois, et j’ai fini par trouver la cabane d’Eric exactement là où mon imagination l’avait intuitivement débusquée.

Le premier jour de notre rencontre qui allait donc durer 6 mois, à la fin de l’hiver, je me souviens qu’assis sur une pierre couverte de neige, Erik m’a parlé du mystère que l’enfant éprouve à la lisière de la forêt, des jeux qui lui permettent d’échapper aux adultes, des cabanes d’écorces, de la simplicité des huttes de feuillage, de ses lectures, Thoreau et les Taoïstes chinois, et des cerfs mythiques qu’il aimerait tant apercevoir et dont il n’avait encore vu que les traces ou les galops de fuite.

Tout cela, un jour il avait voulu le retrouver.

Et c’est là-haut, à 850 mètres d’altitude, qu’Erik est donc allé s’enraciner, fier et solitaire, tel un pin sylvestre à l’aplomb du vide. Et c’est à ce moment-là que sa vie a soudain basculé dans un tout autre sens. Erik s’est retrouvé avec sa cabane, mais face à la menace de la mort. Cependant l’ancien et profond, très profond désir d’une vie solitaire en pleine nature s’est révélé fut plus fort que tout, plus fort que la menace, domptant la menace, et ceci le temps d’une étrange et merveilleuse rémission.

Erik Versantvoort s’est révélé être un vrai Waldgänger, comme Jünger désigne, dans le Traité du Rebelle, "celui qui a recours aux forêts".

Dans cet ermitage Erik a puisé la possibilité d’une forme et d’une force de vie longuement rêvées. Un luxe aussi, celui de la beauté, du silence et de la solitude. Et une liberté telle qu’elle pouvait presque passer pour une provocation : Ni famille, ni travail fixe, ni télévision, ni voiture, ni crédit à la banque. Tout ça, c’est fini. Donc, peu d’argent, juste ce qu’il faut pour se nourrir, mais un ordinateur portable pour écrire et un téléphone pour envoyer des messages à ses amis. C’était un solitaire qui avait des amis.
D’ailleurs, disait-il, ce n’était pas vraiment la solitude là-haut. Il avait découvert que son territoire se superposait à d’autres territoires encore plus clandestins que le sien : ceux des renards, des blaireaux, des sangliers, des lièvres et des cerfs. Les cerfs, il en rêvait. Et puis disait-il, il y a une ivresse des forêts. C’est tout un monde secret qu’on approche, et ma vie n’a rien d’une fuite dans les bois. Au contraire, j’ai l’impression d’ouvrir une piste, un passage secret pour les autres vers l’essentiel, et voilà pourquoi, dès le début, j’ai voulu tenir un blog.

Suspendu entre l’enfance et l’âge adulte, renouant avec la liberté et le plaisir d’écire au jour le jour, Erik a plongé au cœur de la vie sauvage, découvrant la réconciliation avec l’existence. Erik est un enfant de Henry David Thoreau (1854). Il veut vivre à fond. Acculer la vie dans un coin et la réduire à ses composantes les plus élémentaires. Même si, pour ce grand connaisseur de l’Alaska, les Vosges ne sont pas l’Alaska, l’hiver dans une hutte sera rude, il le sait.

On est loin de Heidi ou de Frison-Roche. Pas de lyrisme naïf ni d’aventure béate. Plutôt un poème taoïste. Oui, m’a dit Erik, ma vie est en train de se transformer en poème. C’est une mise a nu de moi-même, jusqu’à l’os, sans superflu, jusqu’à la la pure sensation de vivre.

Ma bataille contre la maladie, c’était que je sois heureux. Et il l’a été. Et la maladie s’est tenue à distance.

On aurait dit que, ayant appris que sa maladie était incurable, Erik avait augmenté sa force de vivre, comme s’il s’était engagé dans un double combat. Il y avait le combat qu’exigeait cette forme choisie de vie rudimentaire qui mobilisait toutes les forces de son corps et de sa volonté, comme couper le bois, allumer le feu, tenir tête au froid, marcher dans la neige qui dure jusqu’en mai et qui revient déjà en octobre. Et il y avait le combat contre la maladie. Et l’on peut se demander si de ce fait toutes les forces vitales d’Érik s’étaient pas mobilisées en un seul combat de survie. Et il semblerait que cette faculté qu’on appelle « résilience » lui ait permis de développer une sorte d’invulnérabilité et de gagner plusieurs mois sur la mort. Et ceci presque joyeusement. Dès le premier mois dans la cabane, tout est allé mieux. Et je peux dire, que les derniers mois de sa vie, il a cru dans la vie et il l’a totalement aimée jusqu’à la fin. Il faut préciser qu’Erik n’a refusé aucun traitement, qu’il s’est rendu deux fois par mois à l’hôpital de Colmar pour les scéances de chimiothérapie qui lui avaient été prescriptes.

Et quand la maladie d’Erik, après ces 5 mois de rémission, a recommencé, de manière fulgurante et imprévue, à gagner du terrain, c’est en toute lucidité qu’Eric a préparé sa mort : il a voulu revoir une dernière fois ses sœurs et ses parents et il a appelé le notaire pour faire son testament et décider de l’avenir de sa cabane. Pour lui, ce qui comptait, c’était de rester le plus longtemps là-haut. Mais la vie décide parfois des choses autrement. Il a fallu l’hospitaliser, et il a dû se battre pour ne pas mourir à l’hôpital. Ah ! ça, non. Et il s’est rebellé une dernière fois, il est remonté chez lui, dans sa cabane, et j’ai suivi la montée des infirmières, lampe frontale dans la nuit, pour venir le soigner au cœur de la forêt.

Et c’est ainsi que j’ai découvert un homme, Erik Versantvoort, qui, à la recherche d’une vie poétique, l’a fait, en toute simplicité, jusqu’à donner à sa mort une sorte de paix animale. J’avais l’impression que cet homme, qui avait inconsciemment choisi le lieu de sa mort, s’était mis en marche un jour vers son cimetière, à la manière d’un éléphant, ou d’un vieux cerf, quittant le groupe, rejoignant la forêt, et qu’une fois sur le lieu, il a su faire fait face à une mort apaisée, les yeux dans les yeux.
La nuit profonde de la mort.