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Ultraviolette et le gang des cracheuses de sang, 2021

dimanche 15 août 2021, par Robin Hunzinger

“Ultraviolette et le gang des cracheuses de sang” long-métrage documentaire, 74 minutes, 2021.
Bénéficiaire de l’Aide à l’écriture du CNC– Fonds d’aide à l’innovation audiovisuelle. Bénéficiaire de l’Aide au développement renforcé du CNC. Résidence 2019-2020 à CICLIC.
Coproduction : ANA FILMS, CICLIC avec BIP TV

Une adolescente, surgie du passé, s’affirme au nez du monde adulte en un long monologue sauvage. Elle brûle de vie au moment même où elle se voit obligée à un séjour au sana en compagnie d’autres jeunes filles. Elles deviennent vite intenables, forment un gang, celui “des cracheuses de sang”. La mort s’approche. On aimerait tellement qu’elles lui échappent.

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LA GENESE DU FILM

À sa mort, Emma, notre mère et grand-mère, nous avait laissé ses cahiers intimes. En 2006, dans une coopération entre deux générations, mère et fils, nous avions réfléchi ensemble au roman familial qui avait surgi sous nos yeux, et nous en avions écrit un film documentaire, Où sont nos amoureuses, dont Emma était le personnage principal. Ce film racontait comment dans les années 30 et 40, des jeunes gens à la fois politisés et romanesques furent pris dans la grande Histoire du XXe siècle.

Ici, nous poursuivons le travail d’exploration de la vie d’Emma à partir des documents qu’elle avait laissés derrière elle. Cette fois, nous n’avons pas puisé dans ses cahiers personnels, mais dans les centaines de lettres qu’une très jeune fille, Marcelle, 16 ans, son premier amour, lui avait adressées, bien plus tôt, dans les années 20, et qu’Emma, 17 ans, avait conservées. Marcelle avait rencontré Emma en 1923 dans une Ecole normale à Dijon. Deux ans plus tard, Marcelle, tombée malade, a dû quitter Emma pour entrer au sanatorium.

Ce film est donc d’abord l’histoire d’un premier amour qui a marqué deux adolescentes à jamais. Il démarre au moment de leur séparation, moment où le grand amour se mue en absolu d’amour puisque la passion se nourrit d’absence.

LES LETTRES

Si nous avons toutes les lettres de Marcelle à Emma, en revanche, pas une lettre d’Emma à Marcelle ne nous est parvenue. Et comme toutes celles de Marcelle étaient orientées par Emma comme par un aimant, tout dans cet autre film tourne encore autour d’Emma. Mais d’une Emma qui manque beaucoup. Qui se tait. Qui n’apparaît que rarement. Emma, de ce fait est le personnage qui emporte le film, le met sur orbite en un mouvement hors de lui, en une poursuite mystérieuse, une extase, comme dit Marcelle. C’est de la séparation et de l’absence que sont nées ces lettres qui brûlent encore. De leur désordre, émanait une voix frêle qui semblait impérieusement nous appeler en une sorte d’injonction à la sauver. À la sauver de l’oubli. À la sauver de la tuberculose et de la mort. Comme nous nous étions de plus en plus attachés à son personnage, nous nous faisions du souci pour elle dans sa bataille contre les épreuves que la vie plaçait devant elle, et nous espérions que la mort ne la rattraperait pas. Que Marcelle ne se laisserait pas faire. Que même exténuée, elle ne cèderait sur rien, armée de son courage. Ce qui nous a paru le plus étrange dans notre approche de Marcelle, est que cette voix engloutie semblait néanmoins nous parvenir de tout près. Que nous disait-elle de si près ? Qu’elle aimait la vie. La vie, voilà ce qui nous la rendait contemporaine dans sa leçon d’irrévérence radicale. Plus d’une fois, son énergie de survie nous a fait du bien.

Nous avons donc cru à en elle. Nous avons cru à son importance, à ce qu’elle pouvait nous apporter aujourd’hui. Voilà pourquoi nous voulons tant faire ce film. Sortir Marcelle des ombres où, depuis presque cent ans, elle irradiait, invisible, dans sa lumière ultraviolette. Cette lumière noire qui n’est pas visible à l’œil nu et dont le rayonnement radiographie le monde en le transperçant. Voilà pourquoi nous avons décidé que, dans le titre du film, elle ne s’appellerait plus Marcelle, mais Ultraviolette, surnom qui lui avait été donné au sanatorium et qui, ici, brille de tout son éclat perturbateur.

LES GRANDS THÈMES DU FILM

LA REBELLION

Marcelle est une adolescente en rébellion totale contre l’autorité d’Emma son aînée raisonnable, contre l’Ecole et l’enseignement, contre la maladie et les médecins. Refus d’être malade. Refus du monde d’en bas ne comprenant rien à celui d’en-haut, les sanas, leurs neiges et leurs ivresses. Mais aussi refus de l’amour conventionnel qui enferme. Refus de choisir entre les genres masculin et féminin qui ne sont qu’assignations à résidence. Tous ces refus donnent à sa voix un ton particulier qui nous a aussitôt transportés du côté des Enfants terribles, vers les marges, vers les jeux défendus, vers la folie d’amour indifférente au sort du monde. Nous nous sommes alors mis à échafauder un film comme on dresserait un plan d’évasion, tout excités à l’idée de quitter l’Histoire pour gagner d’autres territoires, ceux d’une adolescente. Just a kid.
L’adolescence est le passage de tous les dangers. Presque un jugement de Dieu, une ordalie. Rien n’est encore pensé. Tout est sensuel, instinctif, imaginaire, exigeant, absolu. La mort même fait partie de ce monde à part. La sexualité aussi, et l’on est tout à son déni, ou bien tout à l’exploration de son interdit.
Marcelle nous est apparue ainsi : une très jeune fille qui perce tout à jour de son regard extra-lucide, beautés et horreurs. Avec une sensibilité, une curiosité, une rage à vif.

L’HISTOIRE D’AMOUR

Marcelle et Emma, le temps du film, sont encore au pied des murailles du royaume adulte. Pas encore transformées. En transformation. En invention d’elles-mêmes.
Transgressions. Découverte de l’amour.
Leur amour est la première dynamique romanesque du film. Je veux tout de suite le plus dangereux, le meilleur, écrit Marcelle .
La vie les a vite séparées. Alors elles s’écrivent. S’écrire c’est s’aimer.
Donc les lettres. Amour fou. Un amour pas du tout innocent et d’une véritable emprise sensuelle. Ce qui explique que cette correspondance ait été conservée, mais refoulée dans une armoire : un épais dossier de feuillets dépliés, entassés sans enveloppes, de tous formats, plusieurs centaines, toute une masse qu’Emma avait ordonnée par périodes. Un amour aussi d’une amplitude d’horizon à 360° qui concerne chacun. Tout simplement parce qu’il n’y a pas de problème de genre. Il est sans murs, sans ghetto. Je t’aime, et j’ignore si c’est masculin ou féminin, c’est de toi que je brûle, écrit Marcelle.
D’autres jeunes filles, atteintes comme elle de tuberculose, la rejoignent au sana. Déterminée, audacieuse, libre, et inquiétante d’être si libre, elle les séduit une à une, les collectionne par jeu, les enflamme. Excitation. Outrances. Fraîcheur. Folies. Pour la rendre jalouse, Marcelle raconte tout à Emma qui, elle, continue ses études, prend le large intellectuel, s’éloigne. Il y a dans la voix de Marcelle un emportement. Une fuite en avant vers l’amour. L’amour entre Marcelle et Emma survivra-t-il ? C’est une des tensions du film.

LA MORT
On est dans les années 20. Un moment d’espoir. De création. L’art et la vie ensemble. Le laboratoire de la modernité. Quelque chose d’expérimental et de libre. Rien n’est encore codé pour les filles. On ne se méfie pas d’elles. Alors elles osent tout. Cinéastes, architectes, chorégraphes, photographes, participent à armes égales à la création d’un univers neuf. Mais c’est aussi un temps épouvantable. La tuberculose emporte les jeunes gens par milliers. Et peut-être parce que la mort est proche, c’est un temps de grande effervescence. Plonger dans ce temps, à la fois lumineux et sombre, en remonter des fragments filmiques, les donner à voir, serait un cadeau fabuleux pour aujourd’hui. Dans les fonds du cinéma expérimental des années 20 et 30, il se trouve des images d’une énergie incroyable, d’une modernité à couper le souffle. Comme si l’air de ce temps était devant nous. Comme s’il nous proposait étrangement un avenir venu du passé.
C’est dans ces années que Marcelle, atteinte de tuberculose, fait un séjour au sana de La Sainte-Feyre dans la Creuse. Puis à Briançon. Elle n’est pas Thomas Mann. Pas non plus une grande personne. Ce qu’elle est ? Une petite prisonnière au milieu d’adultes. Je ne sais même pas tenir une conversation de dame. J’ignore quantité de mots courants. Je ne sais rien de la Bible ou de la politique, écrit-elle.
De plus, ici, son regard se pose sur cette maladie mythique qu’est la tuberculose et qui a sévi très tard, jusque dans les années cinquante, maladie hyper intéressante, étrange qui vous extrait du monde convenu des bien portants. Qui vous coupe net de votre passé. Qui vous porte loin de la vie réelle, tout en favorisant les rencontres, les amitiés, la séduction, exacerbant la sensualité, donnant la fièvre de vivre, la fièvre d’amour. Voilà qui devient passionnant ! Voilà qui permet d’échapper à l’ennui et d’augmenter sa vie ! Mais c’est aussi un mal qu’on ne sait pas guérir et qui s’accompagne de la hantise de la mort. Le corps malade devient l’objet de tous les soins : on prend sa fièvre quatre fois par jour, on le pèse sans cesse, on l’immobilise à l’ombre, au soleil, on le radiographie, on lui coupe les côtes, on lui fait des infiltrations d’huile douloureuses. Le film prend donc un tour médical et effrayant, presque d’horreurs, archives d’opérations, chirurgie, pneumothorax, infirmières en blanc. Laboratoires. On meurt doucement sans en avoir l’air ou dans d’atroces souffrances, loin des vivants, mais en grands vivants dionysiaques, plus vivants que les vivants.

Dans le film, cette maladie devenue un mythe littéraire est vécue par une adolescente trop tôt sortie de l’Ecole. Ce qui est très rare. On est loin de « La montagne Magique » et des adultes infiniment cultivés, beaucoup plus près des « Enfants Terribles » de Jean Cocteau et de leurs jeux pervers et défendus. Et encore plus près du roman d’initiation, « Just Kids » de Patti Smith, où celle-ci est la seule de la bande à être passée à travers les dangers mortels de la drogue et du sida, miraculeusement inatteignable. D’où la tension narrative d’un récit qui se passe uniquement à l’intérieur d’un gang de filles guettées selon elles par des « tortionnaires » auxquels il s’agit d’échapper.

Marcelle semble ainsi n’être qu’une gamine qui joue à séduire d’autres jeunes filles qui forment une sorte de cour autour d’elle. Ou plutôt un gang. Un gang de filles. On les appelle « Les cracheuses de sang ». Jamais on n’a parlé des sanas comme Marcelle. Sur ce ton. Avec une telle légèreté tragique. Pour elle, les cercueils sont de petites cabanes enchantées, bien closes.
Mais la mort, cette visiteuse familière, vient saccager leur liberté chérie et ses merveilles, et commence à emporter une à une ces jeunes filles. Le plus surprenant est, qu’au contact de la mort, Marcelle ne perde rien de son audace. Au contraire. Elle refuse d’être broyée par la machine infernale qu’est toute tragédie. Elle va donc défier la mort, au risque de se laisser fasciner par elle. Le véritable lieu de cette histoire, plus que le sana, c’est l’adolescence, un royaume où la mort fait partie du Grand Jeu, avec conduites à risques et mises en danger. Toute la tension dramatique de ce court moment dans la vie d’une jeune fille, est de savoir comment Marcelle triomphera de la mort à ses trousses.

L’EVOLUTION DE MARCELLE

Nous n’avons de Marcelle qu’une seule image, mais nous savons presque tout d’elle, grâce à ses lettres et au phrasé de ses lettres. 16 ans au début du film. 22 à la fin.

C’est au début une jeune fille vive, châtain, casse-cou. Pas encore fille, pas encore garçon. Elle appelle les adultes les Barbares. Grimpe aux arbres. Court dans la neige pieds nus. Trimballe dans son sac d’écolière une couleuvre vert et jaune, terrifiante, magnifique. Elle ne croit qu’aux sensations. Elle dit que le monde la possède et qu’elle veut le posséder en retour. C’est une jeune fille de pouvoir. Elle attire les autres, les provoque, les séduit. Elle est vive, insolente, séductrice. Une vamp-enfant. Cette petite gamine fatale a ensorcelé Emma, une Emma dont nous avons quantité de photos mais pas une lettre à Marcelle.

Puis comme Marcelle sent qu’Emma, poursuivant ses études pour devenir professeur, va s’éloigner, elle prend les devants, tourne le dos au monde adulte, à la raison, au savoir, et choisit le dérèglement des sens, la sensibilité, l’intuition, les expériences, les tables qui tournent, les fleurs, les parfums, les amours, et surtout la maladie qui a le pouvoir de l’isoler encore davantage de la société. Quand Marcelle croise la tuberculose, elle se l’approprie aussitôt. Le sana devient son vaste hôtel particulier. Où elle se construit son univers chimérique. Où elle se transforme en fée fatale, en Parque qui file et tresse autour d’elle une nasse où elle retient ses amies. Une nasse qui empêche que l’on passe du côté des adultes. Une nasse qui s’appelle la mort.

UN ROAD MOVIE

Ayant trouvé une bad girl à la fois innocente et inquiétante, une sorte de vamp enfantine, nous nous sommes mis, à partir des épreuves qui n’en finissaient pas de surgir devant elle qui courait, courait pour leur échapper, sans cesse en mouvement, sans cesse en danger, de voir se dessiner quelque chose comme un road movie. Avec notre choix d’un collage chaotique d’images d’archives venues de tous côtés, il était impossible de penser à un éclatement de la chronologie. Il fallait un seul fil rouge pour emporter le spectateur à travers ce feu d’artifices de sensations.

L’idée d’un road movie s’est donc imposée comme une route au sens large. Un film haletant comme la fuite en avant d’une jeune fille en une cavalcade joyeuse et désespérée. On est donc dans une époque de grande liberté et le film raconte la trajectoire d’une adolescente prise de la peur panique de n’avoir pas le temps de tout vivre, de tout aimer, la mort faisant partie de la vie et de l’amour. Elle a, outre cette panique, le monde adulte et ses violences à ses trousses, un monde qui veut l’empêcher d’atteindre la destination mythique, inaccessible qui la hante : l’amour fou.

L’ICôNE

Nous sommes en face d’un drame de l’adolescence auquel le personnage de Marcelle donne un éclairage singulier : celui de son passage dangereux. La séduction de la mort y côtoyant une sensualité cosmique.

Et c’est alors que nous avons pris conscience à quel point ce nouveau personnage, Marcelle, dite Ultraviolette, façonné par une collision d’images, s’était métamorphosé sous nos yeux en une figure d’aujourd’hui, capable de défier tous les pouvoirs en place par son anarchisme, sa radicalité, sa fraîcheur, et sa force de refus. Et nous avons pensé plus particulièrement à Oksana Chatchko, retrouvée morte, chez elle, à Paris. Vraisemblablement suicidée d’avoir été trop brûlée par les médias, ce qui ne fut pas le cas de Marcelle. Néanmoins Marcelle lui ressemble par son côté anarchiste. Seule contre tous. Par son énergie. Actions éclairs. Le véritable art, c’est la révolution. Oksana, arrêtée plus d’une fois par les services politiques. Tantôt couverte de plumes, tantôt peinte en vert, ou battue, ou torturée, ou laissée nue dans la forêt. Avait cru mourir. Etait sortie du groupe. S’était affirmée solitaire. Irrécupérable par tous les LGBT du monde. Avait quitté la Russie pour la France où elle était entrée à l’Ecole des Beaux-Arts de Paris. La précarité, les problèmes, les squats, la galère. Elle avait fini par trouver un tout petit truc à elle, son terrier, où elle peignait des icônes. Une fille détachée, profonde, poète. Terriblement solitaire. Avait désespéré. S’était suicidée, laissant sa couronne de fleurs au bord de l’absolu.