Scénario d’Ultraviolette et le gang des cracheuses de sang

I LE TEMPS D’EMMA
1. L’ANNONCE DE L’HISTOIRE D’AMOUR
C’est l’été, les vacances, la liberté sur une île déserte. Toute une séquence venant d’un fonds d’images d’archives. Deux adolescentes, une blonde, une brune, corps innocents, font du camping sauvage. Une tente. Un petit feu d’indien. Un orage qui gronde. La famille et les adultes sont entrevus en arrière plan. L’orage détruit tout. Elles fuient.
La narratrice :
Tout a commencé entre Emma et Marcelle à l’École normale de filles de Dijon, le jour de la rentrée 1923, quand Marcelle a demandé à Emma si elle voulait devenir son amie. Ce fut un total amour, pendant deux ans. Deux ans, dont on ne sait rien. Aucune lettre. Mais deux photos.
Les deux photos de l’album. Emma de face, blonde, directe. Marcelle, plus oblique, l’air d’une petite vamp.
L’été 1925 fut un été très spécial, un été de grand air qu’Emma et Marcelle passèrent à faire du vélo, du camping, de la barque. Mais qui marqua aussi leur séparation.
En effet, à la rentrée, Marcelle allait partir vers son premier poste d’institutrice à Châtillon-sur-Seine, alors qu’Emma, elle, retournerait à Dijon, faire la troisième année et continuer ses études.
2. LA SÉPARATION ET LA PREMIÈRE LETTRE
On entend le cri effrayant d’une locomotive dans la nuit, ou dans un tunnel, avant de voir en gros plan sa masse sombre jaillir en pleine lumière, donnant l’impression qu’elle va nous écraser. Puis on découvre le train qui file. Puis des images d’archives de Châtillon-sur-Seine.
Pourtant, c’est grâce à leur séparation qu’une longue correspondance s’établit entre elles, dont seules subsistent les lettres de Marcelle. Dans sa première lettre, Marcelle écrit à Emma : Il m’a fallu te quitter. Oh ! la frayeur de prendre un train noir, de voyager seule comme une adulte parmi les adultes. Je n’ai pas été élevée pour la vie. Avant de venir ici, je ne savais pas prendre un billet à la gare. Je ne savais pas sortir seule en ville, bien moins encore en promenade. Je me terre à l’intérieur. Je pleurerais si je ne t’avais promis de ne pas pleurer. Je suis trop jeune, trop jeune. Je devrais être encore à l’Ecole, assise à côté de toi. La vie d’institutrice ne pouvait être pour moi un but. Et voilà que ce but, on me l’a imposé. Ma vie maintenant va lentement pourrir chez les Barbares. Mon avenir est déjà passé, il est mort !
Une silhouette. Une chambre austère. Papier peint sombre. Un poêle noir. Un seau à charbon. Un lit de fer.
Un jour de Carnaval, des bohémiens ont passé. Marcelle avait rêvé de les suivre : Je crois que je vais me faire révoquer pour aller vivre dans une roulotte. Ou alors je vais me livrer à mes instincts – qui sont instincts de révolte.
Bond d’une petite bête sauvage qui traverse l’écran.
Ce soir, j’ai remonté du charbon de la cave, ce qui a déposé une épaisse couche de poussière noire sur notre passé. Je fais du vrai feu dans un vrai poêle. Et de la vraie soupe dans de vraies casseroles. Sais-tu faire la soupe, toi ? En vérité, moi je n’y arrive pas. Je vais encore maigrir cette quinzaine. Je me suis pesée ce matin. Voici mon ticket.
Pharmacie A.MOUREAU
Châtillon-sur-Seine
Ticket de pesée
Date Le 9-10-25
53.400
Peu mangé. Pas racommodé ma blouse. Pas reprisé mes bas. Je n’ai pas non plus travaillé. Pas ouvert mes livres. Pas fait de gymnastique. Je déteste les groupes, la gymnastique, les corps sains, la pureté.
Te rappelles-tu notre tour d’ivoire ? Nous nous y étions isolées au sommet, au secret, chacune à genoux devant l’autre. Où sont-elles à présent nos deux années d’amour ? Je voudrais les enfermer dans un coffret de bois, peint d’une grosse étoile, dans un coffret bien fermé. Tout ce qu’il contiendrait ! Le dortoir. Les surveillantes. Nos nuits. Je veux tout de suite le plus défendu, le plus dangereux, le meilleur. Te souviens-tu de nos nuits ?
Mon amie, tu dors ?
J’aime mieux ton sommeil que ta vie. Tu m’appartiens mieux quand tu dors. Au moins tu ne changes pas. Tu ne ris pas avec d’autres. Je ne voudrais pas que tu aies de petites intriques avec d’autres. J’ai peur. Peur de ceux qui essaieront de séduire ton intelligence. Je voudrais être cultivée, intelligente, créatrice. Je voudrais être Monsieur Henri Bergson. T’attirer. Il me déplaît que tu deviennes plus instruite. Il me déplaît que la différence s’accentue. Tu vas prendre en envergure. Le large. Le large intellectuel. T’éloigner. Moi, je resterai inachevée. Sauf en amour. Enfant, je savais déjà tout de l’amour même si je n’ai vraiment aimé qu’à partir de toi.
3. LA MATERNELLE ET NIETZSCHE
Là, apparaissent les croquis d’enfants, dessinés par Marcelle sur du papier quadrillé, avec des crayons de couleurs. Cette succession de croquis est reprise par des archives couleurs d’École primaire. On voit des enfants qui s’avancent face à l’écran, comme pour se présenter à nous, successivement, face caméra.
Marcelle découvrait qu’elle aimait mille fois mieux La Maternelle que toute autre école. Elle écrit : Ce métier me plaît. Le matin, je me dis que je vais sûrement faire une belle classe. M’accuseras-tu de zèle ? Diras-tu que mes enfants m’occupent beaucoup ? Trop ? Riras-tu à ta manière étouffée de mon “feu sacré” ? Je ne suis pas encore très sûre de mon monde si différent du tien. Je crains que tu ne saches pas voir les choses qui m’illuminent. Ou même que tu les méprises.
Par exemple mes “bébés”. Je te les présente.
Suzanne. Une tête vieillotte et des jambes grêles. Gustave. Pas de cils. Pas de sourcils. Je raffole de lui. Pourquoi est-il hypocrite et pourquoi griffe-t-il les petites filles quand je ne le regarde pas ? Madeleine Boz : Des yeux immenses noirs. Une curiosité dévorante. Des jambes fines dans des bas de laine épais et très hauts. Une petite robe courte. De petites boucles d’oreilles. Une superbe voix de contralto qui chante d’horribles choses de sa composition. Et dans tous les gestes , dans les expressions, dans le dédain de la bouche : la suprême distinction. Madeleine Boz est distinguée. Madeleine Boz est indépendante. Je sens que je ne puis rien sur elle. Elle a deux ans.
Aujourd’hui nous avons longuement bercé des poupées.
Elle ajoute que pour la première fois, sa classe l’a énervée : Ils étaient énervés. J’étais énervée. J’ai failli les battre tous.
Suite d’archives en couleurs. Façade d’une école aux volets bleu pâle suivis d’enfants en tabliers bleu pâle. Portrait d’une écolière (elle sourit en regardant la caméra). Entrée des écoliers dans la classe. Des fillettes devant la carte de France. Leçon de calcul au tableau devant des dessins de cerises groupées par 2 ou 3.
Il arrivait à Marcelle de se lancer tout simplement, à sa façon très décalée, dans une leçon sur Nietzsche à des enfants trop sages, y diffusant son ferment de révolte. Elle suppliait souvent Emma de l’accepter comme elle était : Rebelle à tout. Mais du côté de la vie. Elle lui écrit : Tu veux que je te dise ? Je vis de la vraie vie, de l’unique vie, celle qui circule par le monde, et qui circule aussi dans mon cerveau, le met constamment en feu. Je suis du côté de la vie qui circule. Peux-tu imaginer un instant une vie faite d’une succession de sensation brillantes, demande-t-elle ?
Je t’aime. Viens, je t’attends, prends le train, viens me voir.
Elles se retrouvaient à La Pentecôte, au Nouvel An, à Pâques et aux grandes vacances, pour ce que Marcelle appelait « le bain d’amour ». Emma qui voulait tant le contrôle de sa vie, Emma qui, l’année suivante quittera Dijon, entrera à Nancy dans une classe préparatoire à l’Ecole de Fontenay pour devenir professeur, venait à Châtillon, revenait, assujettie à Marcelle comme à un jeune démon.
4. LES PREMIÈRES MENACES
Marcelle, de son côté, aimait Emma plus que jamais. Il lui semblait que le monde entier avait la fièvre. Elle se sentait si légère qu’elle aurait pu s’envoler. Peut-être parce qu’elle maigrissait. Elle annonçait en même temps à Emma des séries de décisions révolutionnaires.
Mais elle continuait à maigrir, et il lui semblait vivre en permanence au-dessus de la terre dans un léger état fiévreux.
Au bas d’une lettre, après une visite d’Emma, Marcelle écrit qu’elle a encore les yeux remplis de la lumière d’Emma. Mais elle ajoute : J’ai à nouveau mal aux yeux. Je ne sais pas d’où cela m’est venu. C’est étrange. Sans doute est-ce d’avoir regardé en face ta lumière d’or brûlante.
Quelques jours plus tard, elle annonce à Emma : Une nouvelle atteinte aux yeux s’est ajoutée à la fièvre et me laisse dans un état proche de la cécité. Je ne peux même plus lire ou regarder dehors. Cependant il n’y a rien de grave. Le médecin l’assure. Il m’a fait porter des lunettes noires. Ce n’est pas la première fois que j’ai mal aux yeux, mystérieusement, à en être aveugle. Pourquoi ai-je un corps fragile et un esprit qui n’a pas le sens de la mesure ? Je n’ai pas toussé depuis janvier. Je vais nettement mieux. Et c’est depuis que je vais mieux que la fièvre est revenue. Est-ce une maladie de gosse que je couve ? Je ne sens pourtant pas la lourdeur des grippes. Plutôt une agréable légèreté d’esprit. Je pourrais m’envoler. Mais j’ai dû me recoucher. Le petit docteur m’a dit : Il faut vous soigner. Il a dit : Au lit ! Emma, je ne voudrais pas de sanatorium !
On venait de diagnostiquer une tuberculose. Emma s’alarma. Fut efficace comme une grande personne déjà. Elle se renseigna. Prit conseil. Obtint l’admission de Marcelle à La Sainte-Feyre, un sanatorium nouvellement construit dans la Creuse pour les élèves d’Ecole normale et les instituteurs.
II
LA PRISONNIÈRE
1. LE SANA VU DE L’INTÉRIEUR
Une petite route, puis apparaît un sanatorium, immense.
Quand Marcelle arriva dans cette prison en pleine nature, il lui sembla avoir débarqué chez une peuplade endormie, des adultes seulement, qui vivait aux limites du monde en ayant perdu toute notion du temps. Comme elle était la plus jeune, elle décréta qu’elle ne pouvait pas être malade. Elle était trop jeune pour enseigner, elle était aussi trop jeune pour mourir. On la mit en observation. On l’isola. Son seul espace de liberté personnelle était la petite table où elle rassemblait tout ce qu’elle avait perdu : la photo d’Emma.
Des couloirs vides.
Des portes claquent au loin. Des talons pressés martèlent les couloirs. Des lits blancs. Des coiffes blanches d’infirmières. Une jeune fille, torse nu, passe une radio. Images de poumons.
Elle écrit : Une première impression brutale : le béton gris de l’immense bâtisse barrant un paysage brumeux. Tout trop grand. Vide. Le vide des couloirs. Le vide de la chambre.
Pourquoi m’as-tu envoyée si loin, Emma ? Je voudrais au moins une dépêche ou que tu me téléphones, que je sache ta présence à mes côtés et la raison de tout ça dont l’intérêt m’échappe, et qui tombe sur moi. Je ne comprends pas ce qui m’arrive. C’est effrayant. Je ne suis pas sortie de ma chambre depuis trois jours et j’ai plus de température qu’à l’ordinaire. D’où cela vient-il ? Je f’aime trop ?
Salle à manger d’un sana. Confrontation avec l’autorité. Médecin à chaussures à semelles de crêpe, blouse blanche, visage effrayant.
Il n’y a ici que des vieux. Pas d’oiseau de moins de 30 ans. Rien que des instituteurs, des institutrices. Qu’est-ce que je fais ici ? Je ne sais même pas tenir une conversation de dame. Tu veux plus de détails sur La Sainte-Feyre ? N’y envoie jamais personne. La vaisselle jamais désinfectée, le lit des grandes malades jamais fait, le sol de leur chambre jamais lavé. On dit qu’ici trop de gens entrent avec presque rien pour en ressortir déjà morts.
Au début, Marcelle pensa s’enfuir mais elle fugua seulement pour de longues promenades défendues : Violent désir de courir avec ivresse, de courir comme pour me tuer. Me tuer de vie. Ou alors, de grimper aux arbres Me mettre an danger, c’est ma spécialité. Je vis plus intensément. Ce qui se passe en termes de sensations n’a pas d’équivalent sur terre, dix minutes = dix ans. Cette fois, je suis montée si haut que je n’ai plus osé redescendre. Je me suis d’ailleurs assommée.
On la menaça : Plus un pied dehors. Au lit !
Le vent se glisse sous les portes, hurle.
Une porte-fenêtre ouverte. Brumes. Vaches. Pâturages.
Elle trouvait à sa captivité une tonalité bizarre, quelque chose d’étrange, de trop étrange : Mais qu’est-ce que je fais ici ? Peux-tu me le dire, Emma ? Rien de toi. Je pleurerais volontiers.
Comment m’habituer ? M’habituer à quoi ? À une autre planète ? J’envie les vaches qui se promènent en sabots dans les prés mouillés sous ma fenêtre. Je voudrais sortir.
Ecris-moi.
J’ai toujours de la fièvre. Ne suis-je pas encore assez sage ? Je pense encore trop à toi ? Tu es perpétuellement dans mon esprit.
On revoit le sana. Encore plus béton, plus brutal, horizontal, gris.
Ecris-moi. Au moins une petite carte. Je sais ton travail.
Rien de toi.
On n’abandonne pas les enfants malades, dans une chambre vide, au fond d’un grand hôpital.
J’ai rêvé de toi cette nuit. Tout le monde s’était endormi et nous nous étions relevées pour nous rejoindre au soleil.
J’implore ta puissance. Viens me rechercher.
Je voudrais manger des cerises.
2. L’EXTÉRIEUR DU SANA. LE PARC. LES ÉCUREUILS.
Une galerie ouverte sur le parc. Des lits alignés. Des visages et des silhouettes très 1930.
Puis un jour, pour la première fois, Marcelle eut le droit d’aller en cure avec les autres. Elle écrit : Elles ont toutes très jolie mine. Les plus malades sont réellement les plus jolies, translucides. Parfois, il fait si chaud, qu’il n’y a plus de couvertures, mais une exposition de robes. Beaucoup de blanc, des plis, des volants, de larges rubans couleur de dragées. Et des crachoirs. Et du sang.
On voit des écureuils dans un parc. Ils sautent des arbres et viennent s’emparer des mouchoirs sanglants.
Rien de toi, Emma. Que fais-tu donc ? Tu prépares tes vacances ? Tu admires ta bonne santé, ta force ?
Emma, si je meurs, m’écriras-tu ?
III LA DISPERSION
1. LES NOUVELLES JEUNES FILLES
Mais soudain juillet 1928 fut là. Les grandes vacances déversèrent au sana leur lot de jeunes filles atteintes de tuberculose. Marcelle n’était plus seule. L’air n’était plus le même. Il était à la gaieté malgré le silence d’Emma. Marcelle retrouva la petite séductrice qu’elle avait été du temps de ses études, celle qui avait vampé Emma. Elle se mit à lui parler de ses conquêtes, façon de l’inquiéter, et aussi pour se divertir, elle, pour jouer avec la mort. La fascination pour la mort fit ainsi son entrée. Discrètement.
Toute une série de portraits de jeunes filles.
Elle écrit : Des nouvelles sont arrivées. Je tiens des fiches sur elles. Je vais les collectionner. D’abord Marguerite. 26 ans. Très malade, en grand danger. Châtain, solide, timide. Des lèvres boudeuses. Un teint oriental. Chante en occitan.
Ensuite, Hélène. Pâle, translucide, blonde. 19 ans. Très malade elle aussi. Elle m’a raconté : Le poumon gauche fichu, immobilisé par un pneumothorax. Mais si le poumon droit devient à son tour malade, c’est la mort. J’étais atterrée. Nous avons parlé de la belle vie et des belles choses.
Et enfin Bijou : Une ravissante brune. 16 ans.
Les nouvelles venues étaient gravement atteintes. Beaucoup plus que Marcelle ne l’était. Et fatalistes. Elles acceptaient la possibilité de la mort. Mais pas Marcelle qui décida de les secouer. De les réveiller. De les séduire. De les initier une à une à l’amour. N’était-elle pas le feu ? Et sa spécialité n’était-ce pas de brûler les autres de sa vie ? D’où tous les jeux de la séduction, d’où ce climat d’amour immense à donner le vertige, corps minces, androgynes que l’on dénudait au soleil ou que l’on soignait et parfumait, cheveux courts à la garçonne, étoffes nuageuses. En même temps, on expérimentait les sensations fortes, les conduites à risques, la mise en danger. Soirées dans les chambres, lueurs des bougies, cigarettes, déguisements, tables qui tournent, courses dans les couloirs, courses dans le parc. Amours et jalousies.
En face, on leur opposait rétorsions, enfermement, immobilité forcée.
Marcelle écrit : Tu ne peux pas imaginer, Emma, comme Marguerite est primitive en amour. Elle veut voir clair, analyser, juger. Elle n’aime pas son trouble. Alors, j’ai doucement cerné avec elle ses sentiments les plus obscurs, et j’ai entendu toutes les déclarations que je voulais de cette cette austère calviniste. Oh ! j’ai mis un sérieux désordre dans sa vie. Et toi, Emma, que fais-tu, sage et calme dans tes domaines de l’intelligence et du savoir ?
Puis Marcelle se rapprocha d’Hélène. L’attira à elle. À la tombée de la nuit, celle-ci venait lui tenir compagnie. Marcelle qui voulait la conquérir se prit au jeu. Elle découvrait que le sana pouvait être le lieu, suspendu au-dessus du gouffre, qui la préservait de l’âge adulte et de la société. Fait pour elle. Elle en fit son hôtel particulier.
Elle écrit : Nous avons bu du champagne, fumé, nous nous sommes déguisées. L’atmosphère de ma chambre les brûle toujours un peu et je m’y brûle aussi au passage. Enfin, vers minuit, elles ont toutes mis les voiles, très excitées. Elles croient toutes être quelque chose dans ma vie. En fait, je les passerais bien par la fenêtre. J’ai tout aéré, j’ai secoué, chassé de ma chambre leurs miasmes. Leurs vestiges.
2. LE GANG DES CRACHEUSES DE SANG
Car c’est Emma que Marcelle aimait. Emma qui allait entrer en prépa à Nancy et qui la hantait plus que jamais. Emma son amour hors du monde : Aimerai-je encore un jour, lui écrit Marcelle, ai-je aimé quelqu’un d’autre avec cette épuisante extase, cette amertume, ce sentiment infini, cette joie, cette détresse ?
Elle supplia une nouvelle fois Emma de venir la voir. De rencontrer Hélène. Emma refusa. Trop de travail. Marcelle a répondu : Quel dommage, j’aurais tellement voulu que tu fasses la connaissance d’Hélène. Que vous soyez amies. Deux blondes, amies. Mais tu as refusé.
Aux cures, ces longues séances de repos en plein air, Marcelle se taisait. On ne l’entendait plus. Elle écrivait. Elle était tout le temps en train d’écrire. De longues lettres. Un jour Marguerite lui demanda à qui elle écrivait du matin au soir ? Marcelle leur parla d’Emma, leur désignant le désir encore plus contagieux que la maladie. Eros plus fort que Thanatos. Et l’air brusquement changea du tout au tout. Étincelles partout. Marcelle avait mis le feu au sana, le feu à la mort elle-même.
Images de jeunes filles endiablées. L’une d’elle ressemble beaucoup à Oksana Chatchko.
Mais un matin, brusquement, à son tour, Marcelle cracha du sang. Très peu. Elle ne toussait pas. Alors, pourquoi ? Aucun médecin n’aurait pu la renseigner.
Elle écrit à Emma : J’ai recommencé à cracher du sang et cette fois ça ne voulait pas s’arrêter. Et pourtant jamais ma vie ne fut autant peuplée, jamais il n’y eut autour d’elle des personnalités aussi captivantes et diverses dans un espace aussi restreint. Jamais je n’ai aussi bien joué. Jamais ma vie n’a bondi, rebondit aussi légèrement, comme une balle, autour de moi.
Hier, j’ai perdu connaissance quelques minutes. On m’a fait avaler de l’éther sur du sucre. Je m’affaiblis.
Les jeunes filles s’étaient mises à former une sorte de gang au sein du sana. On les appela « les cracheuses de sang », et leur relation prit un tour si tumultueux que Marcelle ne s’y retrouvait pas elle-même, dépassée par ce qu’elle avait suscité. C’était devenu intenable. On allait les renvoyer. Il fallait se séparer, se calmer. On leur conseilla d’aller passer l’hiver ailleurs. D’aller mourir ailleurs.
L’automne 1928, Hélène et Marcelle décidèrent de partir à Briançon, chercher une villa à louer. Bijou resta avec Marguerite qui sanglotait.
IV LE PHALANSTÈRE
1. EN-BAS CHEZ LES VIVANTS : BRUITS DE BOTTES
Gares, quais, trains.
Hélène et Marcelle retrouvèrent les villes mais ne firent que traverser le monde des bien portants, des adultes et des Barbares, découvrant au passage la grande Histoire dans les titres des journaux.
2. BRIANÇON L’ÎLE DES MORTS
Briançon, son monde paradoxal, en suspens de tout. Une villa blanche, entourée de pins. On voit aussi une image de « L’Île des morts » d’Arnold Böcklin. Montagnes étincelantes qui émergent du noir précédent. Flash de beauté.
Les quatre filles, Marcelle, Hélène, Marguerite et Bijou, se retrouvèrent aussitôt qu’une villa fut louée. Une villa luxueuse, en total décalage avec la bande enfantine qui s’y était réfugiée pour y passer l’hiver ensemble, affronter le destin, crânement.
Marcelle écrit : J’espère pourtant beaucoup en la montagne, j’espère en son air plus rare. Plus exigeant. Il faut que le bonheur soit dans cette maison cet hiver.
Soudain, un matin, au réveil, Marcelle a crié : Neige ! Il neigea follement. Les ruelles se bouchaient. Le courrier ne se déplaçait plus qu’en traîneau.
3. LES ENFANTS TERRIBLES
Cependant Marguerite, très atteinte, avait apporté avec elle une sorte de langueur et de fatalité. Ce qui ne plaisait pas du tout à Marcelle qui voulait la réveiller, la secouer. Il lui arrivait de l’insulter. Les mots bondissaient entre elles, blessaient comme des boules de neige.
C’est ce que voulait Marcelle. Elle écrit : Je sais que Marguerite aime les terribles jeux que je lui fais subir, malgré des moments de révolte où elle me dit, tu me malmènes trop, jeune démon, je suis malade, il me faut du calme. Qui de nous sait ce qu’il faut faire face à la maladie ? L’honorer ou la traiter par le mépris ? De toute façon, la maladie n’est pas une excuse. On ne s’ensevelit pas vivant.
La bande faisait de la luge. La bande faisait du ski. La bande sortait en robe et sandales ou bien en pantalons, souliers ferrés. Non, pas toute la bande. Marguerite qui toussait beaucoup restait dans son lit.
Marcelle le raconte à Emma : Nous faisons du naturisme, et nous ne cachons pas notre corps les unes aux autres. Il me semble que Bijou crève du désir de se trouver plus jolie que moi. Bijou a une poitrine ravissante mais elle n’a pas du tout de hanches. Ce n’est pas sans charme. Elle a l’air d’une petite androgyne. Et en même temps, depuis peu, elle s’est mise à écrire des billets qu’elle dépose aux pieds de Marguerite. Elle lui écrit, lui écrit, comme moi autrefois, à toi.
T’ai-je dit qu’Hélène te ressemble ? Hier soir, dans la lumière pas encore allumée, ne subsistait que sa blondeur. Elle te ressemblait tant que je ne pouvais plus parler.
Une fois, Hélène m’a dit : Marcelle ! J’ai tremblé comme d’un choc. Ici, on ne m’appelle jamais ainsi. Mon surnom est Ultraviolette. Et quand Hélène a dit : Marcelle, j’ai tremblé comme de la rencontre inattendue avec un être cher. Quand ta voix dira-t-elle à nouveau : Marcelle ?
Croquis de Marcelle en culottes courtes, grosses chaussures, bas, chaussettes.
Marcelle ajoutait souvent des petits dessins à ses lettres : Emma, je te gribouille « moi » dans mon costume d’hiver. Viendras-tu nous voir ?
L’été passa. Puis l’automne. Marcelle envoyait aussi de courtes phrases au dos de cartes postales, telles un manifeste : Les sommets m’attirent.
Où étaient les parents ? Il n’y en avait pas. Ces jeunes filles étaient seules. Leur liberté leur semblait un miracle. Le soir, Marcelle lisait à Marguerite Les Enfants terribles de Cocteau, s’y retrouvant avec délices.
4. LA MORT DE MARGUERITE
Une route alors qu’il neige fortement. On ne voit que les flocons. La route disparaît. On entend les Kindertotenlieder de Malher au piano.
Mais cela ne dura pas. Marguerite était au plus mal.
Télégramme adressé à Emma : 9.11.29. MORTE. PENSEZ À NOUS.
Marcelle écrit alors : J’ai tout fait pour la retenir. Elle est morte doucement, comme dans un songe, souriante. Nous l’avons habillée comme une enfant. J’ai arrangé des roses sur elle, et je me suis retenue de lui envoyer leurs pétales à la figure, en l’insultant. Je la grondais : On n’a pas idée de mourir jeune. Je l’embrassais et je voulais la réchauffer. Est-ce la mort que j’embrassais ? J’ordonnais : Souriez. Elle souriait. Et je la réembrassais. Non, rien n’a détruit le songe. Pas même le cercueil qui avait l’air d’une petite cabane bien close. Je caressais le bois lisse qui la contenait. Je frappais à sa paroi, toc toc toc, m’entends-tu ? N’aie pas peur.
Je te le dis, Marguerite est morte comme dans les histoires. Comme dans un rêve.
Ses parents sont arrivés le soir. Nous les attendions. Chaque auto nous faisait crier d’effroi. Ses parents brutalement prévenus. Deux jours avant, elle leur écrivait encore. Peur des parents qui ont des droits sur elle. Peur qu’ils nous en veulent, nous reprochent sa mort et l’altitude où nous l’avons entraînée et qui l’a peut-être tuée. Peur de la jalousie des parents à cause de notre amour. Peur, peur. Mais rien de tout cela. La mise en bière, nous l’avons subie sans pleurer. Les hommes avaient des gestes et des attentions d’embaumeurs égyptiens. Ils nous expliquaient qu’il valait mieux mettre sur elle des fleurs effeuillées.
Là-haut, la mort non plus ne se passait pas comme chez les adultes. On mourrait entre jeunes filles. Dans les fleurs.
Il faut que je revienne au jour de sa mort. À son visage sage et froid que mes lèvres embrassaient et à cet inconnu d’où elle nous voyait. Ma dernière lettre te déplaît, Emma ? Tu la trouves enfantine ? Tremblante, peureuse ? Accepte-là, je te prie. La faiblesse fait partie de moi. J’ai peur de la nuit. Je tremble quand vient le soir. Tu sais, Hélène avait embrassé Marguerite sur la bouche, elle aussi. Mais déjà Marguerite ne nous différenciait plus très bien. Elle disait mes amies. Elle nous aimait toutes trois du même amour. Quelques jours avant sa mort, elle a parlé de toi, Emma. Elle a toujours espéré te connaître. Comprendre mon amour.
Voilà déjà quatre semaines que Marguerite est morte. Et elle n’est pas encore revenue nous voir comme elle nous l’avait promis. Que fait-elle ? Elle tarde. Ah ! que tu ne l’aies pas connue, Emma, c’est ce qui me désespère. La mémoire peut faire revenir les morts. Je l’appelle. Je veux que tu la voies. Emma, la vois-tu ?
5. SPIRITISME
Une nuit, Marcelle sortit Bergson : Fantômes de vivants. Elle tira les rideaux, éteignit la lumière, alluma la bougie. Et les trois survivantes appelèrent les esprits qui sont de l’électricité. Marcelle expliquait qu’un spectre n’est qu’un point de rencontre entre l’esprit et la matière. Que le passé hante le présent. Que la mémoire est au fond de toute perception. Il arrive que la mémoire fasse revenir les morts. Autour de la table, dans la pénombre, Hélène et Bijou l’écoutaient, le visage largement ouvert.
Marcelle à Emma : Victor Hugo faisait pâle figure à côté de nous.
Scène de spiritisme. Une petite table. Le portrait de Victor Hugo. La table tourne.
6. L’AVALANCHE
Collision entre l’ivresse de la neige et l’ivresse de la mort.
Plus rien n’était comme avant. Marcelle allait souvent marcher seule dans la neige, entre des traîneaux lents et silencieux qui semblaient n’aller nulle part. Une fois, un gros nuage de neige est arrivé vers elle. Il la pressait. Elle courut. Lui aussi. Il l’enveloppa, la dépassa. Elle en émergea, se secoua et déclara à Emma : J’aurais pu mourir. C’était exquis.
Pour un peu, oui, Marcelle aurait préféré vivre avec les morts, revoir Marguerite morte. Etre morte elle aussi.
Mais la mort s’approcha de plus près encore. On aurait pu entendre Marcelle murmurer : Vite vite elle arrive ! Hélène va plus mal. Marcelle était persuadée que c’était Marguerite qui appelait Hélène, Marguerite qui l’attirait à elle, qui la faisait glisser sur une pente neigeuse et sans fin pour la leur arracher. Bijou, elle, prise de terreur, ne s’attarda pas davantage à la Villa. Elle s’enfuit et rejoignit sa famille.
V
LE TEMPS D’HÉLÈNE
1. L’AMOUR CONSOLATION
La mort avait comme ensorcelé Marcelle. Elle écrit : Je ne sais pas si je préfère la vie ou la mort. Peut-être la mort. Mais vite, elle décida que la mort ne l’aurait pas : Je l’ai mise dehors avec le vent qui crie ses appels sans espoir et curieusement cela a réveillé en moi une série de notes claires que j’appelle le goût de la vie.
Elles n’étaient plus que deux à Briançon, dans la grande villa. Hélène et Marcelle. Fini les jeux de séduction et les Enfants terribles. Un amour profond, fait de compassion, de menaces, de craintes, les enveloppait à présent, les unissait. Elles découvraient la complicité, la douceur, recréant autour d’elles un univers chimérique, clos sur lui-même. Puis en février 1930, une commission de médecins jugea que Marcelle était apte à reprendre la classe dès le printemps. Guérie, miraculeusement indemne, elle se vit obligée de retourner à la vie « normale », nommée institutrice dans un village de Bourgogne.
Télégramme à Emma : NOMMÉE MEURSAULT. DIRECTION MATERNELLE.
Marcelle pensait avec horreur à la fin de son congé qui signifiait un retour à la normalité. Que deviendrait Hélène sans elle ? Elle répond à Emma : Tu me proposes des déchirements héroïques. Tu me conseilles de quitter Hélène. Tes paroles se font dures comme ta force. Mais je veux avoir Hélène avec moi. Comment faire ? Je sais que n’ai pas le droit de recevoir une malade dans mon logement de fonction et le médecin ne veut pas qu’elle quitte la montagne. Comment tourner la loi, comment braver la maladie, et comment oser l’amour dans ce pays qui ne lui conviendra pas ? Tu nous prends pour des enfants bien insouciantes d’oser braver l’avis du docteur. Tu as raison. Mais à Briançon, personne ne veillerait sur Hélène, personne ne la bercerait, cette enfant très petite qui va mourir. Je vais la prendre avec moi.
Gare et trains. Sur un quai, une petite silhouette s’avance vers nous. On dirait à nouveau Oksana Chatchko. Puis une Mairie-École, une salle de classe encore vide. Le monde d’en-bas.
Finalement Marcelle fit venir au près d’elle Hélène, « son enfant très malade ». Elle installa leur campement à Meursault, dans une vaste maison meublée. Le retour dans le monde des adultes fut difficile, car la maladie sépare. Difficile aussi de renouer un dialogue avec Emma, la bien-portante, qui ne comprenait rien à la détresse de Marcelle qu’elle n’avait pas revue depuis longtemps. Emma son amour absolu.
Marcelle écrit : Je n’arrive plus à t’écrire, Emma, comme avant. Je voudrais me défaire de la frayeur de t’écrire. Je ne sais plus te raconter avec naturel les mille choses qui font ma vie. Comment te retrouver ? Je te donne mes mains. Tu les connais, tu t’en souviens : des mains toutes petites avec de vilains ongles.
Hélène va mal, Emma. Je ne la garderai pas. Je crois que je la perdrai à l’automne, comme Marguerite. Moi aussi, je vais mal. Aie pitié de ma pauvre petite vie désertée, solitaire. Je ne sais plus aimer ces fleurs que les enfants m’apportent. Je fais des bouquets par ennui. De même, je me coiffe. Je n’ai plus le goût de créer une atmosphère où l’on se brûle de vouloir brûler les autres. Où sont les brasiers d’autrefois ? J’aurais un besoin immense de ta force d’amour. Le sens-tu un peu ?
Il semblait à Marcelle qu’elle n’arrivait plus à parler à Emma. Plus comme avant. Elle avait perdu le contact. Elle se sentait maigrelette et perdue. Elle aurait voulu d’Emma sa compréhension absolue.
2. MORT d’HELENE
La maison de Meursault. Le large escalier de pierre qui mène à l’étage. À l’intérieur, les yeux doivent attendre que lentement tout émerge, les formes vagues et sombres des meubles, la table au centre sous la lampe, des piles de revues, de vieux romans ; une théière et ses tasses, un bouledogue en porcelaine. Sur la table, des boîtes de médicaments, des fioles, des seringues.
Hélène allait de plus en plus mal. Hôpital. Pneumothorax. Violence des opérations dans lesquelles on coupe la partie malade des côtes pour laisser de la place au poumon. Marcelle écrit : Ne me demande rien de plus, Emma. N’attends rien. Pas de lettre. Je ne suis qu’angoisse. Aie de la bonté. Ne m’écrase pas. Hélène va mourir. Je ne peux pas le supporter. Je ne sais pas où la cacher. On va me la prendre. Je vais la perdre comme Marguerite.
Elle ajoute : Emma, je pense que tu ne m’aimes plus.
Six semaines plus tard, Emma reçut un télégramme adressé, rue Férou, à Paris : 14.6.31. HELENE MORTE. MARCELLE.
VI
LA SOLITUDE
C’était à nouveau l’été. Le début d’autres grandes vacances. Marcelle implora Emma, qui venait de réussir ses derniers examens, de venir enfin la voir. À cela, elle trouva une toute petite raison, et en une seule phrase, terriblement enfantine, elle pria Emma : Ne me laisse pas seule dans la grande maison maintenant vide. Alors, Emma, Emma qui autrefois avait trop aimé Marcelle, ce jeune démon, trop souffert de son emprise, décida enfin d’aller la voir à Meursault. Mais entre temps Emma s’était transformée en une adulte. Un professeur.
Emma. Images de « marcheuses » des années 30’. Grosses chaussures.
Emma alla donc voir Marcelle, par les chemins des vignes, sac au dos, grosses chaussures, brassées de fleurs cueillies en route et c’est alors qu’eut lieu, entre elles, l’affrontement définitif et le retour à la réalité.
Dernière lettre de Marcelle à Emma : Deux ans de séparation ne peuvent s’anéantir en trois heures de tête à tête. Mais je sens que tout est fini. Emma, tu n’entends plus mon langage. Tu savais autrefois voir par mes paroles. Je voulais tout te faire voir. Et j’y arrivais. Même à te faire voir l’invisible. Mais cette nuit, ma vie s’est séparée de la tienne. Je ne peux pas reprendre au début et te faire suivre les routes que j’ai suivies jusqu’aux beaux visages qui les incarnent. Leur essence t’est inconnue. Nos deux univers sont trop différents. Celui de la raison et celui de la féerie. Celui de la santé et celui de la maladie. Celui des enfants et celui des grandes personnes. Je ne désire plus te revoir.
L’absolu d’amour tomba alors en cendres.
Il semblait à Marcelle avoir tout perdu dans une sorte de catastrophe. Rentrerait-elle dans le rang, maintenant ? Ou partirait-elle vers d’autres illuminations, d’autres dérèglements des sens, d’autres amours ? Au dos d’une carte postale envoyée à Emma, de Meursault, après la mort d’Hélène, Marcelle avait écrit dans une sorte de revendication d’immaturité : Je suis trop jeune. 19 ans seulement. J’ai déjà atteint mon maximum. Je resterai inachevée. Et elle avait cité Heinrich von Kleist : Il nous faut faire notre voyage autour du monde pour voir s’il n’y a pas derrière le Paradis, une nouvelle entrée.
Beaucoup plus tard, dans sa vieillesse, Emma chercha à avoir des nouvelles de Marcelle, par une amie commune du temps de leur adolescence à l’École normale. Cell-ci lui apprit d’abord que Bijou, parce que juive, avait été déportée en 1943 dans un camp d’extermination dont elle n’était pas revenue. Puis que Marcelle était vivante. Elle habitait à Dijon. Elle avait adopté une petite fille qu’elle avait élevée seule. Et elle lui avait donné son adresse.
Est-ce qu’Emma est allée la voir ?
On ne le sait pas.


