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La cavale
Textes et entretiens

Sur Inventaire avant disparition

Nous anticipons sur les ravages du temps, et notre imagination disperse sur la terre les édifices mêmes que nous habitons. À l’instant, la solitude et le silence règnent autour de nous. Nous restons seuls de toute une nation qui n’est plus ; et voilà la première ligne de la poétique des ruines.

Diderot, Salon de 1767

Résumé

Un perchoir d’écrivain au bord de la Seine.
André Bay, son propriétaire, éditeur mythique des éditions Stock, vient de mourir.
Béatrice, sa compagne, trie et met en cartons 30 ans de sa vie, tandis que Didier, le fils d’André, entasse les tableaux de son père pour les embarquer à la déchetterie.
Les herbes sauvages envahissent le jardin.

Synopsis

André Bay, éditeur et écrivain, a laissé derrière lui une maison qui célèbre la littérature.
Elle fut celle de sa mère Camille et de son beau-père, l’écrivain Jacques Chardonne qui la fit construire dans les années 30.

Editeur mythique, André Bay a fondé la bibliothèque Cosmopolite chez Stock consacrée aux romanciers étrangers, parmi lesquels beaucoup de femmes : Anaïs Nin, Virginia Woolf, Karen Blixen, Carson McCullers.
Cet angliciste était aussi un traducteur de haut vol. C’est lui qui, le premier, avait traduit « Tendre est la nuit » de Francis Scott Fitzgerald. On lui doit également des versions françaises de Mark Twain ou Robert Louis Stevenson.

André est mort en janvier 2013 à l’âge de 93 ans.
Béatrice, sa compagne, ne s’étant jamais mariée avec lui, ne fait pas partie des héritiers directs. Elle s’apprête donc à quitter ce lieu où elle a vécu 30 ans. Il lui reste néanmoins dix-huit mois pour profiter encore de « La Frette ». (C’est ainsi qu’André avait prévu les choses dans son testament.) Car la maison va être vendue, aucun des trois enfants d’André ne souhaitant ou n’ayant les moyens de la conserver ou de l’acheter.

Débarrasser la maison, c’est raviver des souvenirs et solder ses comptes avec ses proches. Une expérience douloureuse. Il a fallu passer d’abord par les pompes funèbres, le notaire, le testament. Et, maintenant : vider la maison. Enlever de la vie. « On dirait que la vie de la maison résiste : plus on range, plus on supprime, plus on jette, plus les livres, encore là, semblent présents... »

Seul un des enfants vient à la maison : Didier. Les deux autres téléphonent, prennent des nouvelles, mais restent hors champs. Didier agit comme « une vraie tornade ». Il jette toutes les toiles d’André. Pas de sentiments. Il faut tout enlever. Dans quelques mois, on lui demandera de payer les frais de succession. Donc il jette : photos, négatifs, souvenirs, lettres, vêtements de son père, comme on liquide, comme on tue.
La violence de cet acte – jeter - sidère Béatrice.

Mois après mois, la maison change de visage. Lentement, tout ce qu’a édifié André disparaît. Béatrice suit ces métamorphoses, en souffre, mais commence à faire des cartons qu’elle emmène en voiture dans la maison de ses parents, à Domme en Dordogne ou qu’elle compte s’installer.

Que va-t-il rester d’André une fois la maison vidée ? Est-il condamné à disparaître ?

Ce que je veux explorer avec ce film, c’est le processus de disparition d’André.
A travers sa mort (l’enterrement, le formalités), mais aussi sa vie (sa relation avec Béatrice, avec son beau-père Chardonne, avec la littérature), je vais chercher ce qu’il restera de lui. Ce qu’il pensait qu’il resterait de lui, ce que ses proches veulent garder de lui, ce qui restera...

Ce que je veux explorer c’est la disparition concrète/physique d’André : sa mort, l’enterrement, les formalités, la vente de la maison, des livres, l’effacement de toutes ses traces matérielles jusqu’à ses vêtements, puis sa renaissance à travers différents lieux dans lesquels une partie de lui-même va être déposée.
Mais au delà de la disparition de ses traces physiques, je veux explorer aussi ce que fut sa vie, sa relation avec Béatrice, avec son beau-père Chardonne, et avec la littérature. En bref, les traces qu’il va laisser. Comment parler de la vie d’André, alors qu’il est mort ? Comment vais-je donner à André une sorte d’autre vie ? Quelle sera la nature de cette autre vie ?

Note d’intention

En janvier 2013, mon ami l’éditeur André Bay est mort. Je suis retourné dans sa maison le jour de ses funérailles. Elle était remplie de fantômes. Personne ne les regardait. Du coup, j’ai voulu les filmer comme autant de papillons à saisir, puis à épingler pour les conserver.
Et je suis parti à la recherche d’André...

André Bay fut le premier éditeur de Claudie, ma mère. Je le connais depuis l’enfance. C’est lui qui publiait la collection Bel Oranger, chez Stock, des livres "jeunesse" que j’ai encore : Mon bel oranger de José Mauro de Vasconcelos, Un jour de plaisir de Issac Bashevis Singer, Petit arbre de Forest Carter, L’île aux enfants de P.C Jersild.
C’est dans les toilettes de sa cave que j’ai découvert, adolescent, les revues érotiques Plexus, Union, Curiosa.

Il venait souvent nous voir avec Béatrice dont il était très amoureux. Elle avait 30 ans de moins que lui. Nous allions nous baigner au Lac des Truites dans les Vosges. Le dos d’André était vaste, brun, tavelé de soleil. Les seins de Béatrice, fiers, comme de jeunes poires. Aux repas, nous parlions voyages et littérature. C’était l’été. J’avais 13 ans.
Plus tard, j’ai lu les livres à la couverture rose de la Bibliothèque Cosmopolite dont s’occupait André.

Il parlait de ses romancières qui me faisaient rêver.
Lorsque Carson McCullers vint pour la première fois à Paris fin novembre 1946 pour rencontrer son éditeur, il était allé la chercher à son hôtel pour leur premier déjeuner. Elle était encore en chemise de nuit, une bouteille de cognac à côté d’elle. Elle souffrait d’agoraphobie disait-elle, et ne pouvait quitter sa chambre. " Moi, je voulais sortir, j’avais faim. J’ai décidé de la porter après qu’elle eût mis un manteau, puisqu’à cela, elle ne s’opposait pas. Elle était mince, mais elle était vraiment très grande, donc assez lourde quand même. Nous sommes sortis de l’hôtel dans ce curieux équipage. Je ne suis pas allé très loin, je me suis arrêté au premier bar. J’ai pu manger. Elle a bu. Nous avons parlé, comme si tout cela était absolument banal. Elle semblait toutefois être un peu toujours comme dans un rêve, comme parfois les gens qui boivent sans cesse, du matin au soir. Il n’est pas très fréquent de rencontrer un de ses auteurs en chemise de nuit, et encore moins de le prendre dans ses bras. C’est peut-être cette intimité involontaire qui m’a rendu assez insensible à ce qu’on disait du côté « garçonne » de Carson McCullers. Ce jour-là, en chemise de nuit, dans son lit, c’était vraiment une femme. Et le corps que je portais dans mes bras était bien celui d’une femme."

Dans son bureau, une autre fois : on dirait que Katherine Mansfield est posée sur son épaule comme un chat. Mais c’est un foulard de soie blanc qu’il a autour du cou et une photo d’elle qui est accrochée au mur au-dessus de lui.

André grimpe quatre à quatre les escaliers des Éditions Stock, rue de l’Ancienne Comédie, à la poursuite des jambes d’une nymphe, c’est sûr, aux chaussures à talons, et qui rit, qui rit, kyrie.

André, un jour, voulut bien être le personnage d’un film de ma sœur autour de la vieillesse dont j’étais le chef opérateur. C’est ainsi que j’ai filmé André dans sa maison aux murs couverts de livres. Il y en avait partout. Mais particulièrement dans les caves qui avaient été blanchies. Un labyrinthe de sept petites caves transformées en bibliothèques thématiques : Les Français du XXème siècle, les Etrangers, les Américains, Miller & Co, les Cosmopolites et Stock ...

Descendre dans les caves avait quelque chose de fantomatique. Chez André, on était en littérature. Et en poésie. Et en vie. Et toujours en retour de voyages. Les objets s’accumulaient et vieillissaient. André nous parlait souvent de sa mort avec force et beauté : « Je me sens toujours pressé par le temps. Mais je ne voudrais pas me laisser prendre au piège. Il y a vie et vie. Vivre gâteux est à l’encontre du respect de la vie. Je serai enterré là, dans le cimetière qui jouxte la maison. Je ne veux ni pierre ni marbre, juste du sable fin, avec cette vasque. Pour quelqu’un qui était né mort, comme le disait ma grand-mère, je trouve que j’ai pas mal vécu. Je viens de l’inconnu et j’y retourne. Le memento “Tu n’es que poussière et tu retourneras poussière” est beaucoup plus présent quand on est près de cette poussière que quand on vit au jour le jour avec le droit de ne pas y penser et même, je dirais, le devoir de ne pas y penser. »

Chaque nuit, pendant ce tournage, je faisais le même rêve : je reviens, à pieds, chez mes parents. Tout est en ruines. Mon passé est sous les ronces. Ou alors, une hideuse villa avec piscine a remplacé la vieille petite maison. Je ne reconnais rien. Paniqué, je me réveille en sursaut.

Alors, que transmet-on ? Que lègue-t-on ? Que reste-il de nous ?
Sommes nous condamnés, en une génération, à l’oubli, presque à la négation ?

Et pour ceux qui restent, encore épris de celui qui a disparu, comment affronter la réalité de cet acte, « vider », et non pas « ranger », et donc d’une certaine manière liquider ?

De cette indiscrétion - fouiller, seul, dans les tiroirs d’un autre, dans les papiers, le courrier accumulé d’un mort, je souhaite faire un film qui suivra Béatrice dans tous les lieux de cette maison bientôt vidée..

De cette destruction, de cet effacement, je souhaite construire un film en allant à la recherche de parfums, de couleurs, de souvenirs, d’ombres, de fantômes : les silhouettes d’André, de Camille sa mère et de Jacques Chardonne.

Ce sera donc un film sur les traces d’André. Mais à travers lui, ce film sera une tentative de réflexion sur la mort, sur la disparition, sur ce qui s’efface. Car avec le temps, tout s’en va ?

Je filmerai le processus de disparition matérielle tout en m’interrogeant sur ce qui reste malgré tout d’André dans ce processus.
Par exemple, les livres les plus chers ont vite été pris dans la bibliothèque. Restent des milliers d’auteurs, oubliés, perdus, dont personne ne veut. Ils finiront à la benne.
Ces livres auxquels plus personne n’attache de la valeur, André les aimait.

Tout cela me permet de questionner mes peurs, mes obsessions, telles que la disparition, l’oubli, la perte, le vide. La mort est en train d’effacer André ? Qu’est-ce qui disparait inexorablement de lui ? Et que reste-il ? Une partie de son patrimoine génétique dans ses enfants ? Ses livres ? Ses tableaux ? Ceux qui restent seront rangés dans des caves...
Alors il y a peut-être les livres qu’il a édités, les femmes qu’il a aimées.

Un essai cinématographique fantomatique

Ce film est une méditation sur le passé et l’oubli.
Deux temps vont se juxtaposer.

D’un côté, nous assisterons au processus de la maison qui se vide.
Béatrice range, trie, s’arrête sur tel objet, prend des notes, téléphone. Nous la suivrons dans ses conversations avec ses amis, sa famille. Béatrice qui me connaît depuis longtemps, accepte ma présence et ma caméra au point de les oublier.

De l’autre, l’absence d’André va peu à peu laisser place à sa présence, grâce aux archives, aux objets et aux souvenirs.
J’ai l’impression que le cinéma a un sacré pouvoir, peut-être même un pouvoir sacré : il peut ressusciter les morts, leur donner la parole. En tout cas, il peut leur construire un tombeau. C’est ce pouvoir-là, précisément, lié à la mort, qui me plait, le pouvoir de réanimer, de faire bouger les images des corps des personnes disparues. J’aime ce mélange dans la fabrique du film, de la matière des images, celles des photos, des archives, les formats 9mm et 8mm, les vieux négatifs, les VHS, les DV... J’en accumule beaucoup. Des bibliothèques de visages. De paysages. De fêtes de familles inconnues.

Ici, je vais chercher le fantôme d’André, pas son secret, non, son fantôme seulement. Je voudrais donner à ce fantôme encore un peu de vie, et le partager avec d’autres, ses proches bien sûr, mais aussi ceux qui n’ont pas eu la chance de le connaître.

J’ai douze heures de rushes filmés en 2002 où André parle de sa mort à venir. En me servant de ces images, André, prendra soudain la dimension d’un vivant qui revient, d’un revenant qui nous parle de sa mort, et de son souci pour ce qu’il adviendra de sa maison, de ses archives, de ses livres, de ses tableaux. Quand j’ai revu ces archives de 2002, j’ai eu la nette impression qu’André devinait la possibilité d’une chose étrange qui pouvait lier le passé, le futur et le futur antérieur, temps de l’anticipation.

Je veux tirer parti de cette extraordinaire interférence entre les temps, déjà captée par des images filmiques, pour pousser la réalisation du côté fantomatique. La possibilité d’animer et d’agrandir les images d’arhives d’un être humain, par des manipulations optiques (via un scanner), m’a toujours fasciné. Je me sens un « fantasmagore », celui qui autrefois, dans le pré-cinéma, projetait des apparitions, par exemple de grands Révolutionnaires (de Bonaparte à Robespierre), ressuscités sous la forme de figures mouvantes, et projetées sur un fragile écran de fumée. J’aime l’idée qu’on puisse d’une certaine façon faire « revenir » les morts. On rejoint ici, plus sérieusement, Aby Warburg, et son concept « d’images survivantes ». Ce qui m’intéresse là, c’est qu’une « image survivante » est tout le contraire d’une image figée, d’un tombeau, car « l’image survivante » est fragile, elle apparaît, disparaît, faite d’ombres et de lumières. Elle est aussi impure, composée de toutes sortes de traces, de matériaux hétéroclites, de temps, de bribes.

Un cadre central : La maison, perchoir d’écrivain

Dans l’ébauche d’un texte retrouvé, André écrivait : « C’était une maison peinte en jaune. Un cube posé sur un autre cube avec une terrasse mais pas de toiture. En revanche son sous-sol débordait, suffoquait, étouffé par un demi-siècle de rejets. Pourquoi une maison n’aurait-elle pas une histoire à raconter, tout comme une personne et même plusieurs personnes ? Et pourquoi pas cette maison-là ? »

Aujourd’hui, cette maison est encore constituée de toutes les strates laissées par ses occupants, dont des milliers de livres, mais aussi des tableaux, des manuscrits. Il y a aussi les photos de ceux qui sont morts - Jacques Chardonne, sa femme Camille, et son fils André Bay, et un jardin sauvage peuplé d’iris, les mêmes que ceux de Giverny, donnés à Chardonne par Monet lui-même. Mais les jardins vieillissent aussi...

La maison d’André va être mise en vente. Symboliquement mais très concrètement, la maison représente pour moi la disparition d’André. Je (la maison) serai le point d’ancrage du film.

La maison fut construite par le beau-père d’André, l’écrivain Jacques Chardonne. Celui-ci avait soigneusement choisi le lieu et demandé à son architecte, Henri Pacon, de construire « un perchoir d’écrivain pour une cinquantaine d’années » comme il l’imaginait : une maison carrée toute en baies vitrées, recevant le soleil de l’aube au crépuscule.

C’est une maison à terrasses, de forme cubique, couleur ocre, toute en vitres. On y pénètre par un haut vestibule qui mène directement dans le vaste salon dallé blanc et noir, presque aveuglant de clarté. Pas d’ornements ou presque. Une harmonie où la couleur brique des murs fait chanter le bois noir et blond des meubles aux lignes strictes, robustes, fabriqués sur mesure, comme ces profonds fauteuils de cuir idéals pour lire... Pas de tableaux, pour pouvoir se concentrer sur la vue du jardin à travers la porte vitrée. Quant aux longues baies vitrées en hauteur, elles ne laissent voir que le ciel, « le ciel dans la fenêtre, le ciel moiré, changeant, une féerie délicate, constamment renouvelée ».

Cette maison, Jacques Chardonne l’a construite pour Camille. Camille a dix ans de moins que lui, on s’accorde à lui trouver une beauté exceptionnelle. Elle aime Jacques et elle admire l’écrivain. Avec le temps, ce qui unira Jacques et Camille jusqu’au bout, c’est l’esprit des lieux.

A l’intérieur, où le mobilier date de 1920, tout parle littérature.

Le bureau sur lequel Chardonne écrivait est placé devant une grande baie vitrée ; en levant les yeux, il pouvait voir le ciel de La Frette, le ciel de l’Ile-de-France, rendu plus lumineux par les reflets de la Seine. « J’ai une fresque sous verre faite par le ciel », écrit-il dans « Matinales ».

A la mort de Chardonne, cette pièce est devenue le bureau d’André. C’est ici que se trouvent ses carnets, ses photos, ses lettres, ses livres de chevet. Cette pièce est un condensé de l’univers d’André. Sur une table, on peut encore voir tous ses tubes de peinture. Il aimait peindre. La maison est pleine de ses tableaux.

Mais, à La Frette, il y a surtout la cave. C’est le lieu des souvenirs. Sept pièces, sept bibliothèques. Dans chacune, des étagères ploient sous les livres – presque tous dédicacés. Dans chacune, une table, une lampe de travail, parfois un divan, des collections de pipes, des tableaux. La Frette était aux yeux d’André le lieu de toutes les expériences : enfer, purgatoire et paradis.
Enfant déjà, André la connaissait par cœur car c’est lui qui y rangeait les livres de Chardonne.

A l’extérieur, c’est le paradis : un immense jardin arboré construit par terrasses minuscules, dévalant jusqu’à la vaste boucle de la Seine, le clocher de l’église de La Frette à sa gauche et le clocher d’Herblay à sa droite.

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