[Critique] Tombeau de Glace dans Télérama

L’image semble sortie d’un songe. Un ballon gigantesque gît sur la banquise nimbée de brume. Près de la nacelle renversée se dressent deux silhouettes. La scène signe l’échec d’une expédition polaire menée en 1897 par l’ingénieur suédois Salomon Au-gust Andrée. Lui et ses deux compagnons, le photographe Nils Strindberg et le jeune ingénieur Knut Frænkel visaient un exploit sans pareil : survoler le pôle Nord à bord d’un ballon à hydrogène. Le projet tient du rêve d’enfant. Mais les trois hommes dispa-raissent. Trente ans plus tard, à la faveur d’une fonte exceptionnelle des glaces, une autre expédition découvre leur campement sur l’ile de Kvitøya (ou ile Blanche), les corps conservés par le froid, le journal de bord, des carnets personnels et des pellicules dont seront tirées quatre-vingt-treize photographies. En entrelaçant ces images fantomatiques des explorateurs et leurs mots, factuels ou intimes, Robin Hun-zinger retrace l’aventure et ravive la fascination qu’elle a exercée. Il interroge aussi le sens des vestiges : que disent ces clichés de ces hommes se mettant en scène face à l’immensité blanche ?
Parce qu’ils y apparaissent comme les revenants d’un monde lui-même disparu ouen voie de disparaître sous les effets du réchauffement climatique, le film se fait méditation : sur les vanités de l’homme occidental, son besoin de conquête et d’appropriation de la nature, mais aussi son aspiration à la beauté. Porté par une bande sonore immersive où se mêlent le fracas de la mer, le souffle du vent et les voix venues du passé, il compose une évo-g cation envoûtante, à la fois élégiaque et contemporaine.
Isabelle Poitte


